Informatique RH : Le e-syndicalisme tisse sa toile
Les sections
syndicales d’entreprise investissent la jungle du Net. Au grand
dam de leurs confédérations d’appartenance
et… des DRH. Mais, derrière les locomotives du
e-syndicalisme, prolifèrent une kyrielle de sites à
l’audience et à l’influence exsangues.
Alors que les partenaires sociaux viennent d’aboutir à une
position commune sur les modalités de la
représentativité syndicale, sur le Net, certaines
sections d’entreprise ont, depuis belle lurette, posé
leurs jalons. Tapez sur le moteur de recherche Google les mots
“hôpital de Lisieux” et, surprise, c’est le
site de la section Sud de cet établissement normand qui arrive
en tête de la “home page” ! Autre exemple : cherchez
des renseignements sur LCL-Le Crédit Lyonnais et vous trouverez,
dès la première page de Google, le site de FO LCL,
classé en 7e position par ordre d’apparition des sites
référencés. « Outre l’indication
systématique de notre adresse web sur nos tracts papier pour la
faire connaître en interne, nous avons fait un gros travail de
référencement de notre site sur les moteurs de recherche
», indique Jean-Yves Henry, membre de la délégation
nationale de FO LCL. Résultat : plus de 50 000 visiteurs uniques
par an et un pouvoir de séduction indéniable
auprès des jeunes salariés de la banque et des…
analystes financiers, qui peuvent consulter les informations du
syndicat en flux RSS.
Faire vivre le site dans la durée
Pour ce pionnier du e-syndicalisme, qui a créé le site FO
LCL dès 1997, la route de la reconnaissance a été
longue. « Le plus difficile, souligne Jean-Yves Henry,
n’est pas de créer un site, mais de le faire vivre dans la
durée. Au départ, la direction a raillé cette
expérience, pensant qu’elle aurait une espérance de
vie limitée. Après, elle a moins souri. Au final, ce site
nous a apporté une crédibilité vis-à-vis
des salariés et de la DRH, qui s’y connecte presque
quotidiennement. »
Dans la
jungle du web, le cas FO LCL est loin d’être une
espèce isolée. Blogs et sites syndicaux y
prolifèrent. Sans compter les espaces de contestation sociale
élaborés par des collectifs de salariés. Souvent
éphémères, ils sont aussi parfois cornaqués
par des organisations syndicales rompues à l’agitprop.
Depuis l’historique “jeboycootedanone.com” en 2001,
des sites aussi fameux que “onredoutelaredoute”,
“blogofnac” ou encore “sfrencolère” ont
vu le jour. Les échanges sur les forums sont de rigueur, le ton
y est volontairement percutant. Rien à voir avec le gentil
“lip dud” (clip vidéo décalé)
posté sur Dailymotion par des salariés d’AOL France
reprenant la chanson L’amour à la française des
Fatals Picards pour protester contre une vague de licenciements.
Etre présents sur la Toile est, en tout cas, devenu une
nécessité pour les syndicats. Le fractionnement du temps
de travail et le développement du nomadisme ne leur permettent
plus, aujourd’hui, d’asseoir leur visibilité sur
l’ensemble du personnel. Dans certains secteurs, comme celui de
l’informatique, où nombre de salariés travaillent
chez les clients, le canal du Web est même synonyme de survie.
« Lorsque des représentants syndicaux de SSII tractent
à la sortie des bureaux, ils ne touchent que 10 % du personnel
», observe Xavier Burot, secrétaire fédéral
de la fédération CGT des sociétés
d’études.
Joindre les nomades
« Chez
IBM, en région parisienne, environ 60 % de la population est
nomade. Il est donc très important de disposer d’un site
pour communiquer avec ces salariés. D’autant que la
direction refuse de négocier un accord sur la communication
électronique syndicale », abonde Gérard Chameau,
délégué syndical central CFDT d’IBM France.
Dans d’autres branches d’activité, telles que
l’industrie, le BTP ou la grande distribution, l’expression
syndicale sur Internet capte des salariés qui ne disposent pas
de PC sur leur lieu de travail. « L’exemple des
caissières est frappant. Ces salariées consultent
régulièrement, en dehors de leurs horaires de travail,
les sites Internet syndicaux pour y rechercher des informations sur
leur entreprise », remarque Régeanne Fayard, webmaster de
la CFTC.
Des accords encore très restrictifs
Officialisée
par la loi Fillon de mai 2004 relative à la formation
professionnelle tout au long de la vie et au dialogue social,
l’opportunité offerte aux employeurs de négocier
les modalités d’accès pour les syndicats aux moyens
de communication électronique de l’entreprise (intranet et
messagerie) n’a pas été saisie par les DRH. Et,
quand ils existent, ces accords restent très restrictifs,
limitant, voire interdisant, l’envoi de mails, ou jugulant toute
interactivité et créativité. «
L’intranet syndical fonctionne sur un mode policé. Or, les
rapports sociaux font entendre une tout autre musique, beaucoup plus
dissonante. Ce qui explique que ces sites internes soient voués
à l’échec », juge Jean-Claude Ducatte,
directeur du pôle social du cabinet Epsy. « Du coup, ajoute
Bernard Valette, secrétaire national confédéral de
la CFE-CGC, les syndicats muselés sur l’intranet se sont
engouffrés dans la brèche du web. Au grand dam des DRH
». D’autant que sur la Toile, ils disposent d’une
liberté d’expression totale, sauf à y diffuser des
informations confidentielles susceptibles de nuire à
l’entreprise (lire l’analyse, p. 26, de Jean-Emmanuel Ray
sur l’arrêt Secodip).
Une nouvelle génération de salariés
Ces sites
répondent également à la nécessité,
pour les syndicats, de satisfaire les attentes de la nouvelle
génération de salariés. Ils sont,
d’ailleurs, pour la plupart d’entre eux, animés par
des jeunes militants nourris à la culture Internet. « Ils
tranchent avec l’ancienne génération de
responsables syndicaux, pour qui la rétention
d’informations est synonyme de pouvoir et le tract,
l’unique vecteur utilisé pour s’adresser à la
base. Ces nouveaux venus dans le paysage syndical s’inscrivent,
au contraire, dans une logique participative et collaborative où
le partage devient la règle. Ils n’hésitent pas,
non plus, à recourir aux technologies du web 2.0, ce qui
“booste” leur crédibilité. Pour ces
militants, l’ambition est de déployer une véritable
stratégie de communication », analyse Rodolphe
Helderlé, responsable du portail d’informations Miroir
social.
Trublions
Au sein des
fédérations et des confédérations, ces
activistes sont parfois perçus comme des trublions bousculant
les règles de la hiérarchie syndicale. En cause : leur
liberté de ton et la grande autonomie dont ils jouissent.
« C’est la vision ancienne du syndicalisme qui est mise
à mal. Traditionnellement, la centrale syndicale était
l’avant-garde éclairée, et, dans les entreprises,
les militants devaient marcher au pas. Aujourd’hui, ce
schéma est révolu. Les salariés, dont le niveau de
formation est en nette progression, ne veulent plus entendre des mots
d’ordre. Ils désirent participer aux débats,
à la vie de leur entreprise et donner leur avis. Dans cet
objectif, le média Internet est le plus approprié. Les
confédérations, au sein desquelles la
génération papier-crayon forme le gros des troupes,
n’ont pas encore saisi les enjeux du web. Regardez le
succès médiatique des Enfants de Don Quichotte ou de
Génération précaire, qui s’est construit en
dehors de toute organisation institutionnelle », observe Hubert
Landier, spécialiste des relations sociales et directeur
associé de SRM Consulting.
Absence de stratégies
Cette
méfiance s’explique également par l’absence
de toute stratégie sur l’utilisation d’Internet
à des fins militantes. Rares, en effet, sont les centrales
syndicales à s’être sérieusement
penchées sur ce sujet. Les sections d’entreprise ne sont
nullement accompagnées dans leur démarche. Tout au plus,
certaines confédérations tiennent à leur
disposition des fiches pratiques à coloration juridique sur ce
qui convient de faire ou de ne pas faire sur Internet. La CFTC tente
d’aller plus loin en exerçant une veille permanente sur le
web. « Il nous est déjà arrivé de demander
à un syndicat de fermer son site, par exemple, parce qu’il
était laissé en jachère », indique Thomas
Jacquemont, chargé de communication à la CFTC. La
fédération CGT des sociétés
d’études, qui abrite une centaine de sites
d’entreprise, a, quant à elle, développé des
modèles pour ses militants. Un vademecum sur les bonnes
pratiques du site syndical a également été
diffusé dans le journal de la fédération. Mais,
point de formation pour les responsables CGT qui désirent
investir le Net. « Nous faisons du conseil au coup par coup
lorsqu’un délégué nous le demande »,
confirme Xavier Burot.
Adhésion en ligne
Ces sites
préfigurent, en tout cas, ce que sera sans doute le syndicalisme
d’entreprise de demain, avec la mise en ligne en temps
réel d’informations pratiques (suivi des
négociations, la vie des IRP…), des tracts,
l’annonce d’actions militantes, des liens vers des sites
utiles pour le personnel, des forums de discussion, mais aussi des
conseils et des services pour les salariés. Nec plus ultra : la
possibilité d’adhérer en ligne. « Bien
entendu, même si ce n’est pas leur objectif initial, les
sites syndicaux peuvent s’avérer très utiles en cas
de tension dans l’entreprise », indique François
David, chargé de mission au secrétariat national de la
CFDT Cadres.
Une activité très chronophage
L’e-syndicalisme
est, cependant, encore dopé par une poignée de sites
moteurs. « Alimenter un site web est très chronophage. Le
ratio entre le temps investi et les retombées en termes
d’audience reste faible. De nombreux sites tiennent uniquement
grâce à l’implication d’une seule personne.
Lorsque celle-ci part, ils tombent dans l’oubli. Et
lorsqu’il y a un conflit social, on remarque que ce sont encore
les moyens traditionnels d’expression syndicale (AG,
tracts…) qui reprennent la main », observe Ivan
Béraud, secrétaire national de la F3C CDFT. Pour combien
de temps ?
Jean-François Rio
Entreprise & Carrières du 20 au 26/05/2008
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